Autour du carré

De la mosaïque gallo-romaine à l’origami

Premier titre de la collection Moments durables, Mosaïques gallo-romaines a deux objectifs : faire découvrir un domaine de l’histoire de l’art encore peu connu du grand public, et proposer au lecteur l’apprentissage, pas à pas, du tracé géométrique de chaque mosaïque présentée dans l’ouvrage afin de le réutiliser à sa guise pour ses créations personnelles.

En complément de l’aspect ludique du coloriage, il nous a semblé en effet intéressant d’aborder le monde passionnant de l’art par une autre voie, qui ne soit plus celle d’une « consommation » passive mais bien plutôt d’une « réappropriation » active. Découvrir et apprendre les principes qui régissent tel graphisme, telle décoration ou composition, les tracés régulateurs qui les ordonnent et les combinaisons infiniment variées qui en découlent permet d’acquérir une base de connaissances pratiques applicables à d’autres domaines de l’art.

Ce recueil veut mettre aussi en évidence l’omniprésence du carré dans les mosaïques gallo-romaines, et par extension, dans l’art romain. Très ancien symbole du monde créé, en dualité avec le cercle qui représente le monde spirituel et les puissances célestes, la figure géométrique du carré apparaît dans de nombreuses cultures. Citons entre autres celle du Japon, avec l’origami : cet art multiséculaire du pliage, réalisé uniquement au moyen d’un carré en papier, permet de représenter en volume une multitude de formes, d’objets ou d’êtres vivants. Toujours au Japon, l’unité de mesure des surface encore utilisée de nos jours est le , composé de deux carrés accolés. Il est issu directement du tatami, natte en paille de riz constituant le revêtement de sol traditionnel, dont les dimensions de 91 x 182 cm (rapport de 1 : 2) correspondent à la surface minimale occupée par une personne allongée ou par deux personnes assises (soit 1,6562 m2).

Pour les Romains, le carré est avant tout un élément « structurant », c’est-à-dire capable d’imposer un ordre au chaos apparent du monde, comme en témoignent par exemple le plan carré divisé en quatre quartiers égaux de leurs anciennes villes. Il représente aussi l’unité, c’est-à-dire le principe de toute harmonie, selon la tradition pythagoricienne transmise par les Grecs, et constitue de ce fait la base de toute réflexion sur la notion de proportion. L’architecte et théoricien Vitruve considère ainsi que le carré et le cube représentent la beauté parfaite, et que les plans des bâtiments les plus harmonieux sont des rectangles composés de deux carrés. De manière plus pratique aussi, le carré offre aux artistes romains de multiples et intéressantes combinaisons esthétiques avec d’autres figures géométriques comme l’octogone, l’hexagone et bien sûr le cercle.

Transmise notamment par Boèce, cette prédilection pour le carré se prolongera durant tout le Moyen Âge. La plupart des édifices religieux construits durant cette période ont des plans ad quadratum, c’est-à-dire composés de carrés. De nombreux donjons des XIIe et XIIIe siècles sont établis sur un plan barlong ou rectangle double carré (du latin longus et de bes, dérivé du latin bis : bislongus ou deux fois plus long que large). Les cloîtres des monastères, inspirés des cours à péristyle des maisons gréco-romaines, sont dans leur grande majorité de plan carré. Représentations terrestres de l’hortus conclusus (jardin clos) du Cantique des Cantiques, les cloîtres sont aussi symboliquement assimilés au paradis et par extension à la Jérusalem céleste, dont le plan est carré.

Thierry HATOT